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woxx | 17 04 2015 | Nr 1315 KULTUR
REGARDS 11
Les profs défilent devant leurs élèves. Assemblée d’autocritique pendant la Révolution culturelle.
BANDE DESSINÉE
Montrez-moi la Chine !
Raymond Klein
Li Kunwu est un dessinateur chinois qui publie dans le « Quotidien du Yunnan » et... chez Dargaud. Il nous fait voir la société, la politique et l‘istoire à travers les yeux d’un Chinois.
Scène de rue dans le vieux centre de Kunming, un joueur de viole chinoise sous la pleine lune, voya- geurs entassés dans une grande salle d’attente, Fête du nouvel an avec échasses et masques... C’est en contemplant les dessins grand format de Li Kunwu lors d’une exposition au musée Cernuschi à Paris que, émer- veillé, j’ai décidé de lui dédier un ar- ticle. La tendresse avec laquelle il dé- peint les gens simples, leurs plaisirs traditionnels, leur énergie au quo- tidien, leurs défauts sympathiques, font vibrer une corde en toute per- sonne qui a connu cette Chine-là.
Li Kunwu, artiste établi dans sa province natale du Yunnan, est connu en Occident pour sa bédé « Une vie chinoise » en trois tomes. Il s’agit d’un récit autobiographique à tra- vers lequel l’histoire de la Chine de- puis les années 1950 jusqu’en 2010 se déroule sous nos yeux. Dès les pre- mières pages, le ton est donné : face aux errances tragiques de la Chine de son enfance, l’auteur pratique l’auto- dérision subversive. Ainsi, ses parents voudraient lui faire réciter « Lon- gue vie au président Mao », puisque
les journaux disent que des enfants plus jeunes, âgés de six mois seule- ment, y parviennent. Mais le petit Li échoue dès la première syllabe : au lieu d’énoncer un « Mao zhuxi », il ne bredouille que des « ma » et des « pa » confus. Et le père de conclure : « J’ai bien peur que ce ne soit pas une lumière. »
Noir et blanc et noir
Une fameuse citation du réforma- teur Deng Xiaoping dit que le bilan de Mao Zedong est « 70 pour cent po- sitif et 30 pour cent négatif ». Dans le premier tome, intitulé « Le temps du père », Li donne toute leur place aux 30 pour cent. Cela commence dès 1958 avec le « Grand Bond en avant » : au fil des vignettes, on suit la procession des familles qui amè- nent leurs objets métalliques pour les faire fondre dans des fours au char- bon artisanaux. L’objectif étant que la production d’acier « dépasse l’an- glaise et rattrape l’américaine » - en se fixant sur les chiffres et non pas sur la qualité. Plus fatalement, en ma- tière de politique agricole, l’enthou- siasme aveugle se substitue à la rai- son. Annonces de dépassement des objectifs, photos d’enfants « nageant dans le blé » - tandis que l’approvi- sionnement se fait attendre à Kun- ming, la capitale du Yunnan où les Li habitent.
Pendant quatre ans, ce sera la « Grande famine », avec plusieurs dizaines de millions de morts. Le père de Li Kunwu, un communiste convaincu qui a fait la guerre civile, est désormais « chef de bureau ». Il a tout vu venir, il désespère de la folie politique, mais il doit continuer à faire « son travail ». Le récit de ces événe- ments tragiques alterne moments de tendresse et événements choquants. Ainsi, l’enfant Li révèle son talent en dessinant Chang’e, la déesse de la lune, et son lapin de jade, d’après l’histoire que lui a contée sa nounou. Le père se fâche - la Chine rouge est justement en campagne contre les tra- ditions, les « Vieux féodaux ». Mais ensuite on le voit feuilleter avec son fils des « lianhuanhua », ces bandes dessinées politiques censées expli- quer la différence entre les bons et les méchants aux masses populaires. Et qui représentent la première ins- piration du futur auteur de bédé Li. Quelques pages plus loin, c’est l’af- freuse histoire de l’oncle Liuba, resté à la campagne, où la famine est en- core pire. La faim l’a rendu fou et il se retrouve interné - ce qui donne lieu à quelques vignettes terrifiantes.
Contrairement aux œuvres expo- sées au Cernuschi, le style du dessin d’« Une vie chinoise » n’est pas très avenant. Li travaille en noir et blanc, sans nuances de gris. Les traits sont souvent épais, avec un effet d’encre
qui bave, et parfois comme tracés d’une main tremblante. Dans cer- taines scènes les aplats noirs - nuit ou ombres - dominent les vignettes, et les effets de texture pour simuler des dégradés de gris ont un carac- tère menaçant, comme une poussière maléfique qui envahit la vie des per- sonnages. Cela rappelle le style des grands lithographes. « Li ne dessi- nait pas comme ça. Avant ‘Une vie chinoise’, son trait était lisse, rapide, aérien, pudique, à peine sa plume touchait-elle le papier », lit-on dans la préface du troisième tome. Et il est vrai que le nouveau style, plus tor- du, plus personnel, convient parfai- tement aux pages les plus sombres du sujet. Quant aux moments plus lumineux, c’est à travers les visages qui s’ouvrent, les corps qui s’élan- cent, les espaces qui se déplient que le sentiment de soulagement devient palpable.
J’ai été fou
Quand Li a onze ans débute la Révolution culturelle. Cela passe par une intensification du culte de la personne de Mao. A l’école, il y a un concours de connaissance sur le « Yu Lu », l’inventaire des citations de Mao, ce qu’on appelle en Occident le « Petit Livre rouge ». Tout doit se faire en suivant l’exemple du Président, en se mettant « au service du peuple » -

