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12 REGARDS
woxx | 17 04 2015 | Nr 1315
Les débuts malheureux du jeune artiste : dessiner des personnages de contes traditionnels ne se faisait pas à l’époque, surtout quand on était fils de cadre.
gâts furent considérables », constate amèrement l’auteur. Nouveau flash- forward : Li rencontre Qibao, le cama- rade de lycée qui avait dénoncé les Li en tant qu’ex-famille de propriétaires terriens. Comme l’auteur, Qibao ne se souvient plus des détails des horreurs qu’ils avaient infligées, notamment contre la hiérarchie des enseignants.
Ainsi, un jour, le nom du père se retrouve sur un dazibao ; le len- demain soir, il revient tard, emballe quelques affaires et est embarqué pour une destination inconnue. Pen- dant que la Révolution culturelle culmine dans une sorte de guerre ci- vile entre bandes rouges, la famille apprend que le père est dans un centre de rééducation pour cadres à la campagne. Paradoxalement, c’est le dévouement absolu à Mao qui per- met de mettre fin au chaos. Fin 1968, celui-ci, appuyé par l’armée, déclare terminée la Révolution culturelle et envoie les gardes rouges à la cam- pagne. Cependant, pendant des an- nées encore le père reste emprisonné, Li et sa sœur subissent la dure vie de soldat respectivement de garde rouge en exil, tandis que la mère, restée seule, doit travailler jusqu’à l’épuise- ment dans un atelier de couture.
Quand, à la fin du premier tome, la mort de Mao est annoncée, Li, comme toute sa génération, est consterné. Il ne se rend pas compte que cela représente le début d’une ère nouvelle, plus heureuse, pour sa famille aussi bien que pour la Chine tout entière. Le rassemblement des soldats, leur effarement, la foule place Tiananmen lors de l’enterre- ment, le dessinateur les raconte en dessinant des horizons vides... donc ouverts.
Le père, lui, a bien compris. Du jour au lendemain, les prisonniers sont exemptés des travaux forcés, mais l’incertitude demeure. Ce n’est qu’avec l’arrestation de la « Bande des quatre » que la Chine met fin à dix années de chaos. « Bien malgré eux, ces quatre coupables-là sauvè- rent ainsi la nation », analyse lucide- ment l’auteur, « et nous pûmes, tous les autres, en communion, quelles qu’aient été nos actions durant la Ré- volution culturelle, fêter dignement et sans retenue la fin du drame. » L’épi- sode de l’éloignement des membres de la famille et de l’espoir des re- trouvailles est raconté de manière très réussie à travers un échange de lettres, puis de photos.
Rappelons que « Une vie chinoise » est l’histoire de Li Kunwu, dessinée par lui-même, mais que la dramatisation du scénario est sur- tout l’œuvre d’un Français : Philippe Ôtié, Autier de son vrai nom, est un homme d’affaires et un sinophile, sans expérience préalable dans la
bédé. Lié d’amitié avec Li, Ôtié a su convaincre un éditeur et s’est chargé d’écrire les dialogues originaux. Dé- sormais, après l’édition française et plusieurs traductions, le livre est paru en chinois. La collaboration franco- chinoise a sans doute permis à Li de dépasser le style de dessin journalis- tique qu’il pratiquait au « Quotidien du Yunnan » et de présenter sa bio- graphie sous une forme qui convient aussi aux publics occidentaux.
Tout pour le parti, tout pour l’argent
L’amélioration du cadre politique chinois explique que l’intensité émo- tionnelle du premier tome ne se re- trouve pas dans les deux autres. Leur intérêt est ailleurs. Ainsi, le second s’intitule « Le temps du parti » et tourne autour des tentatives du jeune Li de rejoindre le parti malgré le pas- sé de sa famille. L’enchaînement des événements l’amène à dénoncer son meilleur ami parce que ce dernier a tenu des propos scabreux. Il est vrai que son père, désormais entière- ment réhabilité, lui avait enjoint de faire passer le parti avant la famille et l’amitié . Et effectivement, dans un flashforward, Li assure à son propre fils qu’il n’éprouve aucun regret. De toute façon, son admission au parti assurée par ce moyen est prompte- ment annulée, suite à une dénoncia- tion venue d’autres « camarades ». Décidément, Li Kunwu ne lésine pas sur les moyens - s’exhiber comme sa- laud et arroseur arrosé - afin de nous faire comprendre les errances de sa génération.
Le récit de la vie de Li avance dou- cement, pendant que la situation de la Chine se détend. Premiers amours, apprentissage du dessin de propa- gande - désormais « libéré », rabâ- chage du nouvel évangile qu’est la pensée de Deng Xiaoping, c’est plai- sant à suivre. À la fin du tome, c’est le père qui meurt - en paix, et sans re- nier son engagement au parti.
Le troisième tome, moins tourné vers le récit personnel que le deu- xième, renoue au bout d’une ving- taine de pages avec la mise en scène de questions politiques. Li Kunwu, désormais journaliste, assiste au dé- but des années 80 à une discussion dans une usine. Un des ouvriers af- firme qu’on est « sur la bonne voie », mais d’autres redoutent que, dans le cadre de la réforme économique, on leur enlève leur « pot de fer ». Ce terme désigne la sécurité qu’apportait un emploi dans une grande unité de production étatique - logement, édu- cation, assurance maladie et retraite. Un troisième renchérit, singeant un ouvrier licencié qui se prosternerait devant un patron privé pour quéman-
tout et n’importe quoi. Les « gardes rouges », étudiants et lycéens fana- tisés venus des métropoles arrivent à Kunming pour « défendre la révo- lution contre ses adversaires ». Les écoliers s’y mettent aussi : Li et ses camarades libèrent tour à tour un res- taurant, un photographe, un coutu- rier et les bains publics de tout relent d’« esprit bourgeois ». Quand ils veu- lent imposer au coiffeur de ne plus offrir qu’un choix de coupes simples, celui-ci affirme que cela ne servi- rait à rien de dresser une liste : ses employés ne savent pas lire. C’est le petit Li qui va résoudre le problème grâce à son talent artistique : il des- sine une série de dessins représentant les coupes autorisées et les autres, et le coiffeur finit par se soumettre à la volonté des écoliers, représentants de l’autorité du président Mao.
Ainsi, on « balaie les quatre vieilleries », les pensées, les habi- tudes, la culture et les coutumes an- ciennes - ce qui revient à fracasser et à brûler la plupart des livres, gra- vures, artéfacts et temples qui avaient survécu aux campagnes anti-bour- geoises précédentes. « Ahhh... quel plaisir de se laisser ainsi aller à la folie ! », commente l’auteur. « Tout ce que, de génération en génération, nous nous étions patiemment trans- mis au cours des millénaires, tous ces
biens, précieux entre tous, finissaient là en suspension, éparpillés dans l’atmosphère, dans les fumées et les cendres dont nous emplissions nos jeunes poumons. » C’est l’occasion d’un premier flashforward, signa- lé par un style de dessin « pastel » : Nous voyons le vieux Li d’aujourd’hui rendre visite à un villageois dans l’espoir de trouver de vieilles calli- graphies ou peintures - sans succès. « Comme beaucoup, j’essaie d’éviter de trop regarder en arrière, de laisser la mémoire m’entraîner sur la pente du remords », commente-t-il.
Libres et heureux ?
Or, cette folie collective ne se contente pas de se retourner contre des objets ou contre le collectif lui- même. Lors de la Révolution cultu- relle, on s’attaque massivements aux individus désignés comme faisant partie des « cinq espèces noires », les propriétaires terriens, les réac- tionnaires etc. Au fil des vignettes, nous assistons à des « assemblées d’autocritique » et à l’affichage de « dazibao » dénonciateurs. Rapide- ment, cela dégénère en règlements de compte personnels. « [Les dazibao] constituaient probablement le moyen d’expression le plus libre, le plus ou- vert jamais utilisé en Chine. Les dé-

