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woxx | 17 04 2015 | Nr 1315
REGARDS 13
der un emploi. Le vieux Yu se fâche et se lance dans une tirade contre « les étrangers, les Japonais, les capita- listes » et tous ceux qu’on a combat- tus tout ce temps - « pour se retrouver maintenant à leur lécher les bottes ».
Si le sujet des perdants des ré- formes est récurrent dans ce tome, celui de la dépravation des mœurs l’est tout autant. Ainsi Li va aider un couple de ferrailleurs à faire va- loir leurs droits face à un contre- maître corrompu. Une centaine de pages plus loin, ses nouveaux amis ont fondé une chaîne de restaurants en pleine expansion. Après s’être lan- cés dans le commerce en achetant à bon prix ferraille et antiquités que les gens laissent derrière eux quand ils déménagent - autrement dit en profi- tant de la destruction des vieux quar- tiers de Kunming. Décidément, rien n’est simple.
Tiananmen, c’est compliqué
Corruption, prostitution, vanité du consumérisme, modernité qui écrase tout sur son passage, plus on relit la description que donne Li du 21e siècle chinois, moins on a l’impres- sion qu’il la trouve entièrement à son goût. Même s’il souligne les aspects positifs - l’entreprise privée comme win-win pour tout le monde, les nou- veaux immeubles plus confortables que les vieux quartiers - on sent que c’est la voix de la raison qui parle. La voix du cœur le pousse à revenir sur les laissés-pour-compte de la moder- nité, même si ce qui leur arrive est un
peu de leur propre faute. L’auteur les dessine avec une certaine tendresse, alors que le monde froid des riches qu’il dépeint - même ceux qui sont généreux et honnêtes - ne l’enchante guère.
Un Chinois peut-il évoquer des su- jets politiquement sensibles sans al- ler en prison ? Oui, est-on tenté de dire, à condition de terminer son dis- cours à la manière de la trilogie de Li Kunwu, avec un beau gala de nouvel an célébrant la puissance de la nou- velle Chine et la fierté d’être Chinois. De toute façon, les critiques du ré- gime chinois resteront sur leur faim. Le Tibet n’est pas évoqué du tout. Quant aux « événements du 6/4 » - en Occident on dit « massacre de Tiananmen » -, ils font l’objet d’une discussion entre Li Kunwu et Phi- lippe Ôtié, scrupuleusement mise en images. Li explique que « la Chine a avant tout besoin d’ordre et de sta- bilité pour son développement », le reste étant secondaire. Ôtié, dans la préface, évoque les différends de ce type : « Nous avons dû chercher la ligne de crête, celle qui ne verse ni sur le flanc de la critique ni sur celui de la propagande. »
Faut-il s’intéresser aux albums que Li a publié en France après le succès de trilogie ? Oui, si on s’inté- resse à la Chine et qu’on n’est pas re- buté par les grosses bulles pleines de texte. Son travail contraste avec les merveilles un peu kitsch du mains- tream de la bédé chinoise traduite. La politique et l’histoire, voilà les su- jets d’albums comme « Empreintes »
Échanger mon « bol de fer » contre un « bol de terre », pas question ! Le vieux Yu se fâche ; le dessinateur Li nous fait voir tout son talent.
Li Kunwu et sa femme à la recherche d’un « appartement ». Le petit bonheur « une-pièce » des années 1980.
et « Cicatrices ». Le premier réaffirme l’importance d’évaluer la Chine d’au- jourd’hui à l’aune de son passé ré- cent. Cela rappelle la propagande of- ficielle - le pays doit rester uni, il faut revenir aux valeurs confucéennes et être fier de sa patrie -, mais Li n’omet pas de dépeindre les tares des cadres comme celles des gens du peuple.
Patriotique et pittoresque
Quant à l’album consacré aux « cicatrices » de la guerre de ré- sistance contre le Japon - pour les Chinois, la Deuxième Guerre mon- diale a commencé en 1937 - la moitié des pages est prise par des reproduc- tions de photos d’époque, peu com- mentées. La présentation du conflit selon la ligne officielle chinoise est entrecoupée de discussions entre Chinois. Relevons la scène dans la- quelle Li, après avoir visionné des photos, est tellement enragé qu’il casserait presque l’ordinateur - de marque japonaise -, tandis que dans la pièce d’à côté, sa femme se réjouit d’apprendre quelques mots de la lan- gue de l’ancien envahisseur. Person- nellement, je crains que je sois en dé- saccord sur de nombreux points avec quelqu’un comme Li Kunwu, tout comme je le suis avec les défenseurs bien intentionnés, mais aveugles, des discours politiques officiels occiden- taux. Mais il reste un doute : y aurait- il un second degré qui m’échapperait, une dénonciation du positivisme po- litique et du bellicisme nationaliste à travers l’identification de l’auteur avec les discours officiels ?
Enfin, parmi les albums achetés après ma visite au Cernuschi, celui dont j’attendais le moins s’est révélé le plus attachant. Dans « La voie fer- rée au-dessus des nuages », le pas- sionné d’histoire qu’est Li Kunwu ex-
plore l’épopée de la construction du chemin de fer de Haïphong à Kun- mingilyacentans-unelignequi traverse les montagnes du Sud du Yunnan et comporte de nombreux tunnels et ponts. Il tombe sur un livre avec des lettres et photos de Georges- Auguste Marbotte, expert-comptable à la compagnie de construction, racon- tant son aventure coloniale. Les nom- breuses photos ont cette fois-ci été re- dessinées par Li et sont copieusement commentées. Il est amusant pour le lecteur occidental qui s’est frotté à des textes d’auteurs chinois de voir Li tenter de se mettre dans la peau de Marbotte... en somme, on observe un Chinois observant un Occidental en train d’observer la Chine. Surtout, on retrouve le dessinateur amoureux de la Chine ancienne, des gens simples et des paysages magnifiques du Yunnan. Il y a de quoi être fier, Mon- sieur Li !
Une Vie chinoise, Li Kunwu et Philippe Ôtié, Kana 2009-2010

